Philosophie et politique : le courage de la vérité

Philosophie et politique : le courage de la vérité

Article paru dans Espace de libertés, le Mensuel du Centre d’Action Laïque, septembre 2014 / n° 431

Ces dernières années, celles de « l’après-11-Septembre » et de la double crise de la dette de 2008 et 2011, marquent la fin d’un cycle long, en politique comme en philosophie.

Ce cycle s’était ouvert au milieu des années 70, avec la déglingue du communisme « réel » et les premières attaques frontales contre l’Etat-Providence. En philosophie, on décréta la mort du marxisme[1] et la fin des « grands récits » de l’émancipation – que Lyotard appela « postmodernité »[2]. Les « Nouveaux Philosophes » (BHL, Glucksman,etc.) inventèrent la philosophie-marketing, en congédiant eux aussi idéologies et « maîtres-penseurs ». Exeunt les Révolutions (prolétarienne et/ou sexuelle) au profit des droits de l’homme et de la démocratie bien tempérée. On réhabilita l’Homme et le Sujet contre la « pensée 68 »[3] et les philosophes furent prestement invités à cesser de déconstruire et de soupçonner, pour se convertir à l’éthique de Ricoeur ou Lévinas, rallier la Théorie de la justice de Rawls ou l’éthique communicationnelle de Habermas.

Sur le terrain proprement politique, cette Restauration en bonne et due forme laissa un boulevard au néolibéralisme, qui déroba à la gauche l’étendard du Progrès et l’identifia à la « main invisible » du marché. Mais ce nom magique dissimulait tout autre chose : la sélection naturelle des plus performants en contexte de concurrence généralisée. C’est Adam Smith qu’on encensait, mais c’est Darwin qui triomphait[4].

La « Fin de l’Histoire » un moment annoncée[5] à l’horizon de la « globalisation » fit place à une exacerbation des crises et des conflits. Nous en sommes là. Le philosophe se discréditerait s’il continuait à disserter doctement sur le droit, la société civile ou la justice, alors que d’autres réalités sautent aux yeux : l’accélération[6], l’incertitude, la montée aux extrêmes. Comment les penser ? Quelle alternative aux politiques de plus en plus cyniques et sécuritaires qui les aggravent tout en donnant l’illusion d’y échapper ?

J’identifie trois « objets » privilégiés pour la philosophie politique aujourd’hui :

1)   derrière les oripeaux du « libre-échange » et de « l’entreprise », il y a le capitalisme, tout simplement, soit une logique d’accumulation du profit provoquant prédations économiques, dévastations culturelles, crises financières et dérèglements de toutes natures. La philosophie réinvestit aujourd’hui les intuitions critiques fortes du marxisme pour faire l’analyse du « système-monde » capitaliste (Wallerstein, Tosel) et de son « empire » désormais global (Negri);

2)   les identités (culturelles, religieuses, ethniques, etc.) ont envahi les débats, sous l’influence du post-colonialisme (Spivak, Said, Mbembe) et du multiculturalisme (Bhabha, Taylor). Qu’il s’agisse de la place de l’islam dans l’espace public européen, des conséquences engendrées par les nouvelles dynamiques migratoires et diasporiques, d’un prétendu « choc des civilisations » ou de l’émergence d’un nouveau racisme[7], il s’agit de comprendre comment les identités peuvent devenir meurtrières, ou au contraire se mélanger et s’enrichir mutuellement ;

3)   le vivant, enfin, sera le grand défi de demain[8] : les progrès fulgurants de la génétique et de la génomique, ainsi que les évolutions en matière de parentalité, de sexualité ou de fin de vie, ont déplacé le regard des philosophes vers la « biopolitique » entendue comme emprise des pouvoirs sur la vie (Butler, Agamben, Le Blanc).

Face à ces nouveaux ( ?) défis, la philosophie politique actuelle hésite entre plusieurs styles, plusieurs postures. Tout d’abord, une posture que je qualifierais de « théologique », chez des penseurs (athées pour la plupart) qui estiment que le parti de l’émancipation doit aujourd’hui renoncer à la course à l’historicité et à la plasticité humaines, qui ne ferait que conforter le néolibéralisme, pour se faire le conservatoire d’un certain « sacré » de l’humain en tant que tel, ou d’un « Ordre/Père symbolique » malmené, paraît-il, par le narcissisme ambiant (Legendre, D-R.Dufour). L’autre posture fort en vogue, c’est celle de la « raison apocalyptique »[9] : face à l’inéluctabilité des catastrophes économiques, sociales, environnementales à venir, ne faut-il pas un déplacement radical de nos modes dequestionnement, un décentrement complet de nos engagements ? (Stengers, Dupuy).

 

Préservation de ce qu’il y a de sacré en l’homme ou annonce apocalyptique de la « fin du monde » : une pensée radicale, aujourd’hui, est-elle possible sans un certain imaginaire religieux de l’altérité absolue ? Pour ma part, je gage qu’une autre voie est possible : celle qui consiste à tenir toujours le discours de l’universel (de la liberté, de l’égalité, de la démocratie radicale), mais sur un mode critique ou dialectique, c’est-à-dire attentif aux contradictions, aux rapports de force, aux jeux de pouvoir et de résistance qui traversent le monde. Telle est la voie d’un certain matérialisme qu’on a cru « dépassé », mais dont la pensée d’un Etienne Balibar témoigne de l’actualité et de la vigueur[10].

Par matérialisme, on n’entend pas ici une philosophie réductionniste du corps ou de la matière, mais une certaine façon de problématiser l’extériorité qui résiste à la pensée. « La philosophie, écrivait Canguilheim, est une réflexion pour qui toute matière étrangère est bonne », et même « pour qui toute bonne matière doit être étrangère ». En d’autres termes, la philosophie est partout, elle s’adresse à tout monde, elle concerne tous les aspects de l’existence. Ce qui fait son impureté (à l’égard d’autres savoirs et d’autres pratiques) est la condition même de sa fécondité[11].

Identifier les matérialités de la politique[12], c’est donc appréhender ce « réel » où s’éprouve tout universel concret. Par exemple, comment penser ensemble ces deux « matérialités » que sont, d’un côté, le traitement économique des êtres humains comme des « choses » jetables, et d’un autre côté, les identifications mortifères qui se nourrissent du rejet de « l’autre » ? Quel type de violence se produit au croisement du capitalisme et des identités ?[13] De même, face aux manipulations du vivant, plutôt que de prétendre arbitrer quelque conflit de valeurs, il s’agit d’identifier et de clarifier – avec les acteurs et usagers concernés – les rapports de force et enjeux politiques impliqués par ces nouvelles techniques biomédicales. C’est en procédant de la sorte, à ras des problèmes, et non depuis quelque position de surplomb, que le philosophe peut aujourd’hui orienter le politique dans la pensée.

Identifier les matérialités de la politique, ce n’est donc pas parler au nom de quelque valeur supérieure, mais énoncer les problèmes, pointer « ce qui fait mal », bref pratiquer ce que Foucault, réactualisant la parrhésia grecque, appelait « le courage de la vérité »[14] – par quoi il ne faut pas entendre quelque héroïsme de la pensée, mais cette « franchise » qui, dans la démocratie athénienne comme dans la nôtre, est la tâche éthique du philosophe en même temps que le devoir politique du citoyen.

[1] J-M.Benoist, Marx est mort, PUF 1970.

[2] J-F.Lyotard, La condition postmoderne, Minuit, 1979.

[3] L.Ferry et A.Renaut, La Pensée 68, Gallimard, 1985.

[4]P.Dardot et C.Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

[5] F.Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le « Dernier Homme », Flammarion, 1992.

[6] E.Rosa, Accélération, La Découverte, 2013.

[7] E.Delruelle, « Le racisme nouveau », texte disponible sur www.edouard-delruelle.be.

[8] F.Worms, « Le nouveau problème du vivant et la philosophie française contemporaine », Cités, 56/2013.

[9]M.Foessel, Après la fin du monde, Critique de la raison apocalyptique, Le Seuil, 2012.

[10] E.Balibar, Nous, citoyens d’Europe ?, La Découverte, 2001 ; La proposition de l’égaliberté, PUF, 2010 ; Saeculum, Galilée, 2012.

[11] P.Macherey, « Faire de la philosophie en France aujourd’hui », in Cités 56/2013.

[12] « Matérialités de la politique », texte de présentation de l’UR MAP-ULg ( www.edouard-delruelle.be. )

[13] E.Balibar, Violence et civilité, Galilée, 2010.

[14] M.Foucault, Le courage de la vérité. Cours au Collège de France 1983-1984, Gallimard-Seuil, 2009.

12 octobre 2014|Chroniques & Opinions|