Publié dans la Libre Belgique.

La désertification, problématique environnementale majeure pour le XXIe siècle, menace constamment près du tiers de la planète. Pourtant l’opinion publique se désintéresse de cette cause et les médias n’accordent que difficilement une petite place à ce sujet alors qu’ils font un large écho aux changements climatiques, à la perte de biodiversité, ou encore aux catastrophes naturelles.

Le 17 juin a été proclamé Journée mondiale de la lutte contre la désertification et la sécheresse. Cette année, comme les autres, pas un mot dans la presse écrite. Pourtant, l’occasion était belle alors que le cataclysme provoqué par le tsunami asiatique a permis aux désastres oubliés de refaire surface et que les grands de ce monde planchent sur l’annulation de la dette des «pays pauvres très endettés» de la planète, pour la plupart africains et touchés par la désertification.

La désertification ressemble à ce poème de Boris Vian intitulé «la vie, c’est comme une dent», on n’y prête guère d’attention, on se contente de mâcher, puis on s’aperçoit qu’il est trop tard. Cela commence en 1968 par une succession d’années de sécheresse avec les grandes famines dans les pays bordant le Sahara méridional durant les années 1970 et 1980. La détresse environnementale consécutive à ces forts déficits pluviométriques s’accélère suite à la destruction massive des ressources forestières. Dans l’est du Niger, il ne reste plus actuellement qu’un petit pour-cent des forêts classées il y a à peine un demi-siècle. Pour ce pays tout entier, l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) estime que 3,7pc des superficies forestières disparaissent chaque année. A ce rythme, une forêt au Niger ne sera plus qu’un lointain souvenir en 2020. Il faut dire qu’à l’heure actuelle, le bois satisfait encore près de 90pc des besoins en énergie de la population sahélienne. Pourtant, il y a plus de vent à Niamey qu’en Région wallonne et ces pays arides ne sont que soleil, mais les populations démunies n’ont pas les deniers pour s’offrir ces énergies renouvelables issues de développements technologiques récents. Pourtant, le Tchad est producteur de pétrole, mais l’or noir une fois puisé s’engouffre dans un oléoduc direction Kribi, bordure atlantique du Cameroun, et est chargé sur des pétroliers à destination des pays du Nord. Situation absurde, surtout après les promesses tenues lors des Sommets de la Terre de Rio en 1992 et de Johannesburg il y a trois ans.

En plus du bois-énergie, d’autres zones sont défrichées et converties en nouveaux champs pour pouvoir satisfaire aux besoins alimentaires d’une population sans cesse croissante (+4,4pc par an au Niger par exemple). Or, à de rares exceptions près, toutes les statistiques produites par la FAO montrent que la productivité des terres décline inexorablement dans les pays africains fortement touchés par la désertification. Le sol ne se remet pas de trente années de surexploitation, de raccourcissements successifs des périodes de jachères avant leur suppression pure et simple. Dans notre monde, les terres restent économiquement productives car elles sont gorgées d’engrais. Dans les pays pauvres et arides, les sols se vident de leur substance en l’absence d’intrants extérieurs. Voilà pourquoi, au moment où vous lisez ce billet, les vies de 3,6 millions de personnes, 15 fois le nombre total des victimes du tsunami, sont dramatiquement menacées par la famine au Niger.

La ruine des économies est terrifiante dans certaines de ces zones. Au Niger oriental, non loin du Lac Tchad, à deux longues journées de route de la capitale Niamey, il nous est arrivé de nous déplacer une journée entière, de village en village, sans voir une seule école, sans noter la présence d’un seul centre de soins ou autre dispensaire, sans aucune infrastructure élémentaire de base. La seule école de la région s’est écroulée en 1996 sous le poids d’une dune vive sans jamais être reconstruite. Dans cette zone, les populations locales se sont rapidement adaptées à la vague de sécheresse et leurs activités socio-économiques se sont articulées autour d’un dense chapelet de cuvettes, oasis développées il y a 18.000 ans. En trois décennies seulement, ce «cancer environnemental» nommé désertification en a fait disparaître les deux tiers, le plus souvent saccagées par l’Homme pour sa survie ou phagocytées par des murs de sable en mouvement.

La désertification n’est pas un tsunami, un cyclone ou une explosion volcanique, ce n’est qu’une image habituelle supplémentaire de cette Afrique à l’agonie. La désertification est un phénomène lent et sournois qui nécessite des projets de lutte et de recherche sur le long terme. Or on ne peut que constater que plus de 90 pc des milliards de dollars dépensés par les Nations Unies et les pays riches ont été consacrés à l’aide matérielle immédiate; les miettes étant distribuées aux projets de longue durée. La désertification n’est pas une fatalité, mais son combat demande des études approfondies suivies d’efforts importants et coûteux. Ainsi, la Chine a mobilisé des millions de personnes ces dernières années pour combattre la désertification avec des résultats impressionnants. Et l’exemple le plus frappant est la bonification des terres arides du Néguev en Israël dont la frontière avec l’Egypte désertique voisine est identifiable depuis l’espace.

Après trente années d’efforts stériles, l’espoir de voir s’intensifier la lutte contre la désertification était revenu. Ainsi, la restauration de toutes ces zones forestières dégradées et de ces sols épuisés qui n’assurent plus actuellement leur rôle de puits de carbone pouvait être rendue effective dans le but de freiner le réchauffement climatique. Mais les zones à reboiser ont été sélectionnées dans les zones humides où le potentiel de régénération est maximum. Par ailleurs, la lutte contre la désertification serait facilitée si les Objectifs du Millénaire pour le Développement étaient atteints en 2015. Malheureusement, si ces buts devraient être rencontrés sur tous les continents, les dernières projections des Nations Unies montrent que la situation en Afrique ne fera qu’empirer lors de la décennie à venir.

Reste une dernière espérance… La prise de conscience des responsables du Nord que, si on ne développe pas plus de moyens pour lutter contre la pauvreté ou encore la désertification dans les pays du Sud, «nous nous exposons au risque d’une pression migratoire insupportable» dixit Armand de Decker, ministre belge de la coopération au développement («La Libre Belgique», 14 juin 2005)… Voici une bien belle conclusion sur ce qui motive le Nord à prendre en considération les problématiques (environnementales) du Sud.

Pierre OZER, La Libre Belgique (Belgique), 20 juin 2005.

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